Colombie : Le combat des communautés afro-colombiennes,entretien avec Luis Armando Ortiz

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– L’histoire des communautés afro-colombiennes est une succession de persécutions, de déplacements forcés, de violations des droits de l’homme et de lutte permanente pour la dignité. Pour mieux comprendre cette lutte, en particulier dans ce contexte de (non) application des accords de paix en Colombie, nous avons échangé avec Luis Armando Ortiz, un des leaders du Processus des Communautés Noires (PCN).

Qu’est-ce que le Processus des Communautés Noires ?
Le Processus des Communautés Noires est l’organisation nationale qui regroupe la majorité des organisations des communautés noires en Colombie. Il en existe d’autres, mais le PCN est celle qui est la plus importante et la plus pertinente sur la scène nationale et internationale.
Pouvez-vous nous dresser une perspective plus historique de la lutte des communautés afro-colombiennes dans votre pays ?
Eh bien, la lutte est historique depuis le processus de colonisation, dans une recherche de liberté menée par quelques personnes majeures, nos ancêtres qui ont fui à partir d’un processus connu sous le nom de marronnage des groupes minoritaires. Ces personnes se trouvaient dans les forêts les plus reculées à cette époque, et il constituaient alors ce qu’on appelait des quilombos, qui étaient une espèce de « nation » dans la nation à l’époque coloniale et plus tard républicaine, afin de se protéger des chasseurs d’esclaves qui souhaitaient les capturer et les emmener à nouveau dans des zones minières. C’étaient des espaces construits par nos ancêtres comme stratégie de défense avec des barricades faites de bâtons de bois (palos en espagnol, d’où le nom de palenque désignant les quilombos des pays hispanophones de la région), afin de se protéger de ceux qui faisaient peser cette menace.
Ensuite, le processus d’abolition de l’esclavage a débuté en 1851, processus qui ne prévoyait pas de conditions minimales de dignité pour les émancipés, mais ces communautés se sont principalement installées sur les rives des bassins du littoral pacifique colombien et dans d’autres régions aux conditions similaires de la côte atlantique et caribéenne. La Colombie est donc un pays qui compte une grande population d’afro-descendants ou de communautés noires qui sont installées en majorité sur ces territoires et dans les chefs-lieux des communes de cette région et dans les capitales de leur département, comme : Cali (Valle del Cauca), Medellín (Antioquia), Quibdó (Chocó). Elles sont également installées à Bogotá, suite à un processus de migration et de déplacements, où il y a une grande colonie de communautés noires. Nous représentons en Colombie 20% de la population totale recensée.
Et ces déplacements de population, ces migrations, justement, à quelle époques se sont-ils réalisés et pour quelles raisons ?
Il y a eu une migration historique qui a principalement trouvé ses causes dans l’offre de travail des haciendas de la Valle del Cauca en particulier. Beaucoup d’habitants du Pacifique sont partis travailler comme salariés dans ces haciendas qui exploitaient la canne pour la production de sucre. D’autres sont également partis avec l’essor du développement des grandes capitales, en tant que main d’œuvre non-qualifiée pour la construction de voies routières et ferrées ainsi que de ports. Disons que la main d’œuvre a émigré avant que ces processus d’offre de travail ne s’enclenchent, développant en partie l’infrastructure qui nous a historiquement manqué dans nos territoires. Ces premiers processus migratoires ont principalement émergé entre le début et le milieu du XXè siècle.
Mais quand bien même, ce n’était pas un problème majeur. Les problèmes ont vu le jour avec les déplacements forcés des habitants de nos communautés, et ce principalement autour de quelques pratiques productives très négatives qui avaient à voir avec les projets de ce soi-disant « développement » ou avec l’implantation des cultures de coca qui sont arrivées en majorité au milieu des années 90 dans le Pacifique colombien. Ces processus ont également emmené avec eux l’entrée du grand capital sur le territoire pour l’exploitation des minéraux (or, argent, etc.). L’élargissement de la frontière portuaire dans des villes comme Buenaventura est un autre exemple d’événement ayant provoqué des déplacements forcés, des tortures, des assassinats, des disparitions, des violences sexuelles, le recrutement forcé d’adolescents et de jeunes, et celui de leaders, dont les enfants n’ont pas été épargnés dans le cadre du conflit armé.
Donc les processus de déplacement forcé ont augmenté en corrélation avec l’adoption des fameux traités de libre-échange…
Exactement, autour de tout ce qui signifie en première instance le modèle économique qu’on a voulu implanter en Colombie avec l’ouverture économique qui a ensuite provoqué ce que sont les traités de libre-échange. Ceux-ci ont généré toute une dynamique agressive contre les territoires ancestraux. D’un côté, l’agrandissement des ports, en gardant à l’esprit que Buenaventura, par exemple, voit transiter plus de 60% du commerce extérieur de la Colombie. D’un autre côté, les terres du Pacifique sont très riches en or et en argent. On y a découvert de nombreux gisements de coltan, de pétrole, une biodiversité de faune et de flore très riche, et c’est vers là-bas que se dirigent les tentacules de l’économie libérale dans nos territoires.
De notre point de vue, une économie qui détruit les territoires et la nature devrait être une considérée comme illégale. Cependant, cette économie a été légalisée par le gouvernement national, et elle s’instille aujourd’hui de manière violente et agressive, provoquant un impact en matière de violation des droits de l’homme, violant notre droit légitime à posséder une économie propre, le droit de pouvoir choisir un modèle de développement qui correspond à la vision ethnique des communautés qui se trouvent ici. Nous appelons cela des plans « d’ethno-développement » ou des plans de vie, qui sont le nom que certains communautés utilisent, ou PEDRIN pour plan de développement rural intégral. Ces propositions s’opposent aux plans de développement du gouvernement national qui obéissent simplement à ce plan hégémonique de l’économie néolibérale dans le monde.
Alors il y a cette espèce de contrepoint, comme nous le disons en langage très populaire, à savoir que nous luttons pour notre modèle de développement tandis qu’on voit un intérêt massif à arracher nos populations de leur territoire par tous les moyens. D’un côté, à travers la violence au milieu du conflit armé, une lutte pour le contrôle territorial d’une économie illicite autour de la coca. De l’autre côté, au moyen des mégaprojets qui sont en train d’être développés sur la côté pacifique.
Quelle est la position de l’État face aux déplacements forcés de vos communautés ?
Les victimes de déplacements sont reconnues comme telles lorsqu’elles se trouvent dans des zones d’affrontements ou dans des zones économiques où se développent les mégaprojets forçant les habitants à fuir ou les obligeant à s’en aller. Nous dénonçons cela auprès de l’Ombudsman colombien afin que de telles situations soient constatées puisque celles-ci sont souvent occultées par les registres officiels. Nous avons progressé sur ce plan, grâce à la diffusion d’une documentation sur ce problème. 94% des déplacés en Colombie sont noirs, paysans et indigènes. Parmi eux, les noirs sont en grande majorité.
Aujourd’hui, la locomotive du développement, les barrages hydroélectriques, les exploitations prévues en matière d’hydrocarbure, les infrastructures portuaires, les projets miniers, etc. sont toujours plus sources de déplacement de nos territoires. Dans certains cas, les communautés ne sont pas déplacées, mais vivent dans des exploitations dont les impacts sont très nocifs en matière de santé.
En réunissant toutes ces revendications des populations afro-colombiennes, quel est l’objectif de votre visite, de votre tournée européenne ?
Le but de la visite est principalement de dénoncer devant la communauté internationale la forme systémique dans laquelle le gouvernement, à travers différentes stratégies, a provoqué le chaos dans notre population, les protagonistes armés dans ces territoires, en marge de la loi et qui de la même manière assassinent de manière continue et systématique nos leaders et des membres de leur famille, pour s’être justement opposés à ce type d’attaques venant des acteurs armés en marge de la loi, mais aussi des mêmes institutions du gouvernement national. Nos membres se font assassiner, nos jeunes sont recrutés afin de servir des structures illégales, le narcotrafic et le paramilitarisme, qui interviennent sur le territoire dans l’exercice d’une économie illégale.
Il y a peu, un incident à Tumaco a également mis en évidence des responsabilités imputables au gouvernement, à la police plus précisément, dans l’assassinat de sept leaders paysans, cultivateurs de coca dans l’Alto Mira. Il existe un contexte de terreur, d’expulsion et de déplacement dans lequel le gouvernement a des responsabilités que nous souhaitons dénoncer. Beaucoup n’ont pas le courage de le dire, nous savons les risques que nous encourons, mais quelqu’un se doit de porter cela à l’attention de la communauté internationale.
Nous appelons la communauté internationale, les médias alternatifs, les mouvements sociaux de gauche, les mouvements politiques alternatifs à se joindre à notre lutte, à attirer l’attention des citoyens du monde, dans les lieux où ils se rencontrent par différents moyens, pour que cette réalité soit connue.
Comment définissez-vous le contraste entre ce message et l’image que le gouvernement colombien souhaite véhiculer à l’étranger ?
Le gouvernement national n’a pas donné à connaître cette réalité qui se déroule dans cette autre Colombie, cette Colombie oubliée, marginalisée et exclue, cette Colombie qui possède les taux de pauvreté et de misère les plus élevés, cette Colombie n’est jamais évoquée. Cependant, le président Santos ne cesse de diffuser une propagande selon laquelle la Colombie, à la suite de l’accord de paix et de l’arrêt des affrontements avec les FARC, est un pays en paix. Il a en plus de cela demandé aux Nations Unies la reconnaissance d’une certification en matière de droits de l’homme pour le mois de mai. La visite a aussi pour objectif de démentir la version officielle de monsieur le président de la république, qui est un mensonge intégral.
Nous sommes confrontés à un ennemi qui nie nos droits, qui nie les conquêtes du peuple noir dans le cadre de la loi 70, dans le cadre des accords qui se sont conclus avec le gouvernement national et les FARC à La Havane avec la table des victimes, à laquelle étaient aussi présentes les communautés noires. L’inclusion du chapitre ethnique avait été proposée et il est toujours présent. Nous avons très peur car dans le cadre de tous ces chapitres, justement, nous voyons se produire des rabotages systématiques menés par le gouvernement national, il y a une attaque systématique contre les droits du peuple noir.
Comment se positionne le PCN face au processus de paix et à sa mise en place ? Et dans quelle mesure ce processus affecte (de manière positive ou négative) les conditions de vie des communautés afro-colombiennes ?
Premièrement, il faut dire que la communauté noire s’est positionnée en faveur de cet accord, précisément car nous avons été victimes de nombreux abus, et nous avons soutenu le oui avec confiance, comme tous les Colombiens, et avec l’espoir d’avoir un pays en paix. Nous avons beaucoup de défis et c’est précisément pour faire face à la manière féroce dont le gouvernement s’oppose à nos intérêts, démantelant nos droits.
Nous sommes en train de programmer une mobilisation nationale, pour d’une part exiger l’application de nombreux accords car nous avons dépassé la barre des 100 accords historiques avec le gouvernement national qui n’ont jamais été respectés. Et c’est cela qui justifie notre scepticisme face à ce qui sera le nouvel accord conclu entre le gouvernement et les FARC.
De la même manière, nous sommes en train d’élaborer des propositions comme celles que nous avons toujours faites, alternatives, afin de surmonter la crise sociale, économique, culturelle, environnementale de notre territoire. Nous ne croyons pas que la répression ou la force soit la solution aux problèmes conflictuels qui existent sur le territoire, mais nous croyons que les plans d’ethno-développement sont la meilleure formule afin de pouvoir résoudre un problème ancré dans un territoire, caractérisé historiquement comme territoire pacifique d’où nous venons, nous les noirs de Colombie, en majorité. Et ce travail est relié aux appels que nous lançons à la communauté internationale, pour qu’elle prenne conscience que les problèmes survenant dans ces lieux si lointains, d’où nous venons, auront un impact ailleurs également.
Nous avons pu voir qu’après l’accord de paix et l’abandon des armes de la part des FARC, des groupes paramilitaires s’agrandissent. Comment se positionne le PCN face à cette problématique ? Et quelle va être la réponse du gouvernement ?
Les paramilitaires se rendent dans nos territoires afin de contrôler le trafic de drogue. Depuis que les FARC ont déposé les armes, de nouveaux groupes et structures sont effectivement en train d’apparaître sur nos territoires. Il existe des dizaines d’organisations qui opèrent dans les zones rurales du Pacifique et dans la périphérie urbaine. Il y a quelques semaines, ils ont assassiné une dirigeante, une femme qui faisait un travail social auprès des jeunes pour qu’ils ne tombent pas dans la délinquance. Hier, j’ai appris que le fils d’une dirigeante d’un conseil communautaire avait été assassiné pour avoir refusé de rejoindre un groupe paramilitaire. Les mouvements sociaux sont attaqués de manière incessante.
Sur ces faits, le gouvernement ne se manifeste pas. Ses responsabilités se bornent simplement à les éluder. De manière indéniable, il existe une complicité entre le gouvernement et ces groupes. Ces derniers n’attaquent pas les forces du gouvernement et la question est : qui fournit la matière première (les armes) à ces groupes ? Selon les résultats des enquêtes menées en Colombie, il a été prouvé que les armes des paramilitaires venaient de la police, des forces armées ou des services de renseignement (Département Administratif de Sécurité, DAS). La police, l’armée, les juges, et même le parquet, ne nous protègent pas. Nous devons faire appel à d’autres instances pour nous protéger, pour que des enquêtes efficaces sur les violations contre nos communautés soient menées.
Il y a quelques mois, il y a eu une grande grève à Buenaventura, et en novembre une grève nationale a eu lieu. Comment évaluez-vous ce type de mobilisations et comment pensez-vous que celles-ci peuvent évoluer dans le futur, non seulement comme instrument pour défendre vos droits, mais aussi comme instrument pour exiger de la part du gouvernement une véritable application des accords de paix ?
Disons que la grève est l’outil le plus positif que nous avons trouvé pour exiger du gouvernement son attention pour répondre aux besoins de base non satisfaits que nous connaissons, pour diminuer l’écart des inégalités. Nous nous définissons comme des personnes de paix. La mobilisation comme moyen d’action, c’est l’outil auquel nous avons fait appel et c’est à partir de ce scénario que nous pouvons ouvrir les dialogues, qui sont des dialogues de sourds, dans la mesure où ces stratégies et ces situations sont connues au niveau national et c’est pour obtenir le soutien et la solidarité à l’international que nous nous mobilisons.
Nous nous manifestons surtout contre la guerre économique qui est en train de se mener contre nos territoires, laquelle est dirigée par le système de commerce international capitaliste dont les agents entrent dans une compétition pour s’emparer des richesses naturelles de notre pays à travers des méga projets d’extraction. Cette situation aggrave la crise politique et sociale du pays. Ces mégaprojets ont un impact sur le climat, ils détruisent des forêts, des champs, des sources d’eau. Ces projets font partie du plan du gouvernement Santos, de la « locomotive du développement » qui rase tout ce qu’il trouve sur son passage. Nos communautés se voient expulsées de leurs territoires ancestraux vers des territoires urbains où ils rencontrent une pauvreté aiguë, de la délinquance, de la prostitution. Ce sont des zones où il n’existe pas d’infrastructure nécessaire à une intégration.
Quels types de convergences ou d’alliances stratégiques existe-t-il entre le PCN et d’autres mouvements ou organisations, ou partis politiques progressistes ?
En ce qui concerne la mobilisation, par exemple, il existe des convergences, bien sûr. Avec des partis comme le Pôle Démocratique, par exemple, qui nous soutient dans la lutte pour la défense des droits ancestraux des communautés afro-colombiennes. Avec les communautés paysannes et indigènes également, bien sûr, dans le cadre de la Minga. Cette dernière a été un espace où toutes les victimes de ce système, le vrai peuple, se sont réunies pour rassembler leurs forces et construire une unité plus forte, afin de contre attaquer à partir d’une perspective sociale les injustices du système qui nous opprime.
Luis Armando Ortiz est le représentant légal du conseil communautaire ACAPA (Tumaco, Nariño) et un des dirigeants de la PCN, une organisation nationale pour la défense des droits des communautés noires en Colombie.
Photo de couverture : Marche du PCN au cours de leur cinquième assemblée (Photo: Renacientes.net)

Traduit de l’espagnol par Rémi Gromelle

Source: Journal de Notre Amérique

: Afrique Monde

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