Reportage : Ici, on fait parler les morts !

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C’est une tradition purement animiste et bien conservée chez les Diolas. L’interrogatoire du mort avant son enterrement fait partie des mystérieux rituels qui font le charme et la particularité de la Casamance. Silence, les morts parlent !
La scène démarre par l’arrivée de quatre hommes portant un brancard sur lequel git le défunt, recouvert d’un linceul blanc et d’un pagne traditionnel. Ils débarquent sur la place publique où toute la population du village est amassée pour assister à une cérémonie particulière chez les Diolas animistes : l’interrogatoire du mort ou «Kassab». Sous les chants et danses traditionnels des habitants du village, les «brancardiers» font d’abord face à la foule, puis tournent sur eux-mêmes, avant de rebrousser chemin. Ils sont suivis de près par d’autres hommes, les uns vêtus de pagnes et de tee-shirts, portant des sortes de lances ou sagaies qu’ils dirigent vers les porteurs du brancard, comme pour les attaquer, ou pour se défendre. Car par moments, le brancard portant le mort fonce droit sur eux, et ils sont obligés de l’arrêter avec leurs mains. D’autres soufflent dans ce qui ressemble à des clairons géants, lançant une longue et profonde complainte. Hommes, femmes et enfants sont présents pour assister aux derniers instants de ce défunt qui, porté sur les épaules de quatre hommes, parle pour la dernière fois. Interrogé par ses proches, il répond de façon singulière, en faisant bouger ceux qui le portent. Ces derniers font des va-et-vient incessants ou alors tournoient et titubent, comme ivres. La scène qui se déroule à Niambalang, à quelques kilomètres de Ziguinchor, peut paraître surréaliste aux yeux d’un profane, mais il s’agit d’un rituel ancré dans la tradition Diola animiste.

Si, sous d’autres cieux, les funérailles sont un moment de tristesse, rythmé par des pleurs et autres lamentations, chez les Diolas, animistes précisément, on assiste à une cérémonie particulière. Ici, ce sont des chants et des danses, et le vin de palme coule à flots. Ici, on demande au mort ce qui l’a tué, et on lui fait des offrandes. Cette matinée du 11 juillet, nous sommes accueillis à Oussouye par François Diédhiou, un notable du village.

La mort, un passage

Ça part d’une croyance : «Chez le Diola, la mort n’est pas une fin en soi.» Ici, la mort est un passage d’une vie à une autre. Entre autres pratiques et croyances, la réincarnation occupe une place centrale dans le monde traditionnel animiste diola. Pour ces derniers, «les morts ne sont pas morts», mais ils sont plutôt passés à une autre étape de la vie. D’où la nécessité de planifier cette autre vie. Pour ce faire, il faut d’abord savoir ce qui a emporté le défunt. Et personne n’est plus indiqué que le défunt lui-même pour révéler les causes de sa mort. Oui, ici, on fait parler les morts. Une tradition purement animiste. «Chez le Diola, la mort n’est pas une fin en soi, c’est un passage de cette vie à une autre, qui est quelque peu différente, explique François Diédhiou. Quand quelqu’un meurt, c’est son âme qui part devant Dieu pour être jugée.» Dans les croyances animistes diolas, si le défunt s’est bien conduit et a fait de bonnes actions avant sa mort, Dieu l’amène quelque part où il va vivre. «C’est ce que les Diolas appellent ‘’Ahouka’’, et on appelle cette personne, qui vit une autre vie après sa mort, ‘’Assandjol’’», fait savoir notre interlocuteur. Après un certain temps dans ce monde «parallèle», le mort va revenir dans ce monde, et c’est ce qu’on appelle la réincarnation. «Mais si on n’a pas fait de bonnes actions, Dieu vous punit, et le châtiment, c’est que vous devenez un revenant qui va errer dans la nature, comme une sorte de fantôme, et finir par être dévoré par une bête sauvage.» Une croyance totalement animiste, culturellement kassa. Chez les Diolas, la mort est perçue comme un grand voyage, une traversée d’une vie à une autre. Mais il s’agit pour eux de la même réalité qui porte deux noms différents, la vie et la mort. La mort est considérée comme une autre réalité de la vie, celui qui meurt passe du monde visible (celui des hommes) au monde invisible (celui des esprits et des ancêtres). Deux mondes où le divin Créateur, Dieu, règne en maître absolu. D’où la nécessité de préparer ce «voyage». Les rites funéraires doivent faciliter le passage vers l’autre monde. Puisqu’on croit que le défunt va vivre ailleurs, dans un monde invisible, sa famille lui donne des affaires à emporter avec lui, comme du riz par exemple, qu’on va jeter par terre en guise d’offrande, pour qu’il puisse vivre avec, une fois de l’autre côté.

Un dialogue occulte

Ainsi, quand quelqu’un meurt, sa famille cherche à savoir si sa mort est liée à un péché grave commis sur terre, ou une offense faite à un fétiche ou à un parent. Ce rituel d’interrogation se nomme «Kassab». «On interroge le défunt, on lui demande de quoi il est mort, on lui demande s’il a commis un délit vis-à-vis d’un fétiche, par exemple, et il répond aux questions.» Si le brancard avance vers celui qui interroge, cela équivaut à une réponse positive. Par contre, s’il recule, c’est une réponse négative. S’il fait un demi-tour ou des courses effrénées, cela équivaut à un refus de répondre. Si le mouvement est indécis, cela veut dire que la réponse n’est pas claire et il lui sera posé la même question jusqu’à ce que la lumière soit faite sur les circonstances exactes de la mort. Et c’est le défunt qui s’exprime ainsi à travers ceux qui le portent. «Par une puissance inexplicable et mystérieuse, les quatre hommes qui portent le brancard sur lequel le mort est étendu, bougent, renseigne M. Diédhiou. Si la réponse à la question posée est Oui, ils avancent, si c’est Non, ils reculent. Ils peuvent aussi tourner, se déplacer vers la gauche ou la droite, mais c’est toujours le défunt qui communique ainsi avec ceux qui l’interrogent.» Un dialogue fantasmagorique à faire peur aux profanes, mais qui demeure rationnellement inexplicable. La cérémonie d’interrogation se déroule généralement dans la cour de la maison mortuaire, ou sur la place publique du village, après les danses funèbres. En pays mankagne, on appelle ce rituel interrogatoire du mort le «kadjine», et il se fait le lendemain de l’enterrement. Si chez les Diolas, c’est le corps même du défunt qui est utilisé pour l’interrogatoire, les Mankagnes eux utilisent, en guise de cadavre, des herbes qu’ils placent sur une planche, avant de les recouvrir avec un tissu. Ce brancard sera porté par des hommes devant un Sage qui procédera à l’interrogatoire. Les Mankagnes procèdent toujours au «kadjine», surtout si la mort est suspecte. Et très souvent, dans ces cas, le défunt fait savoir ce qui a causé sa mort.

Enterré avec habits, tissus de valeur, vin de palme…

Après la séance d’interrogatoire, on peut maintenant porter le défunt en terre. Un enterrement pas comme les autres. «Le mort est enterré avec ses habits, mais aussi tous les parents donnent des tissus de valeur (pagne tissé) qui vont être enterrés avec la personne», confie un vieux Diola. Sachant que ces tissus coutent environ 20.000F au bas mot, pour les plus petits, on imagine aisément que ce sont des centaines de milliers de nos francs qui sont ainsi enfouis sous terre. Mais on en revient aux croyances animistes, selon lesquelles le défunt va vivre une autre vie, dans un autre monde. D’ailleurs, certains lui font même des commissions. «Certaines personnes confient au mort d’autres habits ou tissus, pour leurs parents ou proches décédés avant lui. Elles se disent que ceux avec lesquels ces derniers avaient été enterrés doivent être abimés, d’où la nécessité de les renouveler.» Une histoire de croyances ! Une fois tout ce cérémonial terminé, on peut maintenant passer aux présentations de condoléances.
Vengeance ou réparation
A l’issue de l’interrogatoire, une fois la cause de la mort connue et le défunt couvert de biens et mis en terre, la famille du défunt a trois possibilités : résignation, réparation ou vengeance. «S’il a porté préjudice à quelqu’un par exemple, sa famille va se charger de réparer, s’il a fait quelque chose d’interdit vis-à-vis d’un fétiche, ses proches vont donner du vin de palme ou d’autres sacrifices en offrande pour demander pardon au fétiche. Sinon, un autre membre de la famille pourrait mourir dans les mêmes conditions.» Mais s’il s’avère que le défunt a été victime d’un mauvais sort, sa famille peut laisser tomber en se disant que c’est Dieu qui avait donné et qui a repris, mais d’autres peuvent chercher à se venger. D’ailleurs, à en croire le vieux Silondikai Manga, patriarche de Mlomp, il y a des familles qui font l’interrogatoire juste pour que le défunt dise que c’est un tel qui m’a fait du mal ou qui a causé ma mort, et pour pouvoir ensuite se venger. «C’est pourquoi, on le fait de moins en moins, la tradition est quelque peu dévoyée», regrette-t-il. D’ailleurs, la pratique du «Kassab» tend à disparaître avec l’expansion des religions révélées. Auparavant, les sociétés étaient purement animistes, mais de plus en plus, le Christianisme et l’Islam gagnent du terrain au détriment des pratiques anciennes.

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