Vrai-faux coup d’Etat au Zimbabwe contre… Grace Mugabe

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Favorite de son époux sénile, la première dame de Harare était devenue bien trop encombrante pour l’opposition au couple présidentiel. Mais du coup, rien ne semble pour autant résolu dans un pays ruiné par la dictature.

«Ce n’est pas tous les jours que tu te réveilles à 4h15 du matin pour découvrir que l’armée a pris le contrôle de la télévision d’Etat pendant que tu dormais», raconte un habitant de Harare dans The Zimbabwean, cité par Courrier international. «Ce matin, des véhicules armés étaient en train de bloquer les voies d’accès au parlement», raconte le Times de Londres. «Les employés des journaux d’Etat» comme le Herald «ont été priés par les militaires de retourner au travail pour préparer une édition spéciale qui devait être diffusée dans le pays d’ici à la mi-journée». Mais mercredi matin, «la page d’accueil du site internet de ce quotidien gouvernemental ne mentionnait que le communiqué des forces armées».

Les militaires, on le sait, ont en effet placé mercredi en résidence surveillée le président Robert Mugabe, 93 ans, et investi la capitale dans une opération dirigée, selon eux, contre l’entourage du plus vieux dirigeant en exercice de la planète. Malgré les apparences, les militaires ont assuré que leur intervention n’était pas «un coup d’Etat militaire contre le gouvernement»: «Nous ne faisons que viser les criminels qui entourent» le chef de l’Etat, a déclaré le général Sibusiyo Moyo dans une très solennelle allocution diffusée par la télévision nationale

«Dès que notre mission sera accomplie, nous nous attendons à ce que la situation retourne à la normale», a-t-il ajouté. Si l’intervention de l’armée survient au moment d’une âpre bataille pour la succession de Robert Mugabe, qui règne d’une poigne de fer sur le pays depuis son indépendance en 1980, quand le général «rebelle» parle d’«entourage», il évoque surtout, indirectement et sans même la nommer, l’épouse du dictateur, Grace Mugabe.

«Cette spectaculaire accélération du cours de l’histoire au Zimbabwe, poursuit Courrier international, pourrait bien être la conclusion de la confrontation qui n’a cessé de prendre de l’ampleur ces derniers temps, entre les deux factions qui luttent» pour la succession de «Comrade Bob». Le premier camp, c’est une partie des militaires réunis autour d’Emmerson Mnangagwa, dit «le Crocodile». Vice-président du pays, il était un «proche historique de Robert Mugabe, longtemps présenté comme son dauphin», mais «il a été limogé lundi par le chef d’Etat»:

Jekesai Njikizana/AFP

C’est lui qui «aurait orchestré le coup de force militaire, lit-on encore dans le Times, qui en fait «le seul homme plus redoutable que Mugabe lui-même». Pendant des décennies, il a été son exécuteur en chef, celui qui était chargé de faire le sale boulot pendant que le patron jouait l’homme d’Etat respectable pour les caméras.

Dans ce coup de force, on peut donc assez clairement lire une opération contre «la première dame, Grace Mugabe, à la tête de l’autre faction, constituée de soutiens plus jeunes […] et dont l’influence ne cessait de s’étendre. Elle était pressentie pour être désignée vice-présidente lors du congrès de la Zanu-PF, le parti au pouvoir, en décembre.» Ainsi, «la soudaine déchéance de Mnangagwa» lui ouvrait «logiquement la voie». Elle aurait dû «assumer davantage de pouvoirs», selon le Mail & Guardian de Johannesburg.

So, «what next?» se demande donc ce jeudi le même quotidien sud-africain: «Même maintenant, avec un Mugabe cerné par ses propres chars et regardant fixement l’abîme post-présidentiel, les Zimbabwéens peinent à croire que son règne interminable est peut-être terminé. Il n’y a jamais eu de Zimbabwe indépendant sans Robert Mugabe, et la majorité de la population n’a jamais connu un autre dirigeant. L’Etat, c’est Mugabe.»

Et de poursuivre: «Maintes et maintes fois, le président à vie a retourné des situations impossibles en sa faveur, maîtrisé ses plus grands ennemis, conservé le pouvoir contre toute attente. Peut-il s’accrocher une fois de plus? On ne peut l’exclure», car «s’accrocher», ce peut aussi être passer le flambeau à cette Grace que tous les Zimbabwéens détestent cordialement, pour son goût du luxe et sa cruauté, et qu’ils surnomment «Disgrace».

«La goutte qui a fait déborder le vase»

En réalité, tout le monde sait que c’est elle qui a obtenu le limogeage de Mnangagwa, après que de nombreux autres anciens proches du pouvoir ont déjà été victimes «de ses foudres», explique Radio France internationale (RFI). «Sauf que, cette fois, l’armée a décidé d’intervenir. […] C’est un peu la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.» Non seulement parce qu’il est «un proche du chef de l’armée, mais aussi parce que depuis son départ, une véritable purge est effectuée au sein de la Zanu-PF. Plusieurs de ses proches ont été écartés, dont une bonne partie sont des vétérans de la guerre d’indépendance.»

«Pour l’armée, Grace Mugabe, qui se débarrasse d’un ex-vice-président pour essayer de prendre sa place à ce poste et éventuellement succéder au chef de l’Etat, est déjà totalement inadmissible, lit-on encore sur le site de RFI. Pour les militaires, non seulement l’épouse du président n’a aucune légitimité, mais en plus elle est née en Afrique du Sud, pas au Zimbabwe. D’ailleurs, au départ, elle était simplement la secrétaire de Robert Mugabe.»

Cherchez la femme, trouvez Desdémone

Quand il s’agit d’elle, les médias ne se font d’ailleurs guère de complexes et donnent dans une haine qui leur apparaît justifiée. «Les appétits de l’épouse du vieux tyran Robert Mugabe ont sans nul doute précipité le coup de force orchestré par la haute hiérarchie militaire», estime par exemple L’Express: «Cherchez la femme… Le pronunciamiento des galonnés de Harare, résolus à les en croire à purger l’entourage du vieux satrape […] des «criminels» qui y gravitent, doit beaucoup à la voracité de la First Lady de l’ancienne Rhodésie du Sud.»

Les oukases d’un époux sénile

Vorace? Disons plutôt «friande de joaillerie clinquante, de mocassins hors de prix et de tenues tape-à-l’œil». Mais celle qui fut effectivement «tour à tour la secrétaire, la maîtresse puis l’épouse de Comrade Bob, de 41 ans son aîné, aura cette fois revêtu hâtivement les atours de l’héritière. Tenu pour incongru voilà une décennie, le scénario de la succession matrimoniale a de fait gagné en consistance au fil des oukases de l’époux sénile, souvent dictés par sa Desdémone. Et dans Desdémone, il y a…» Il y a une «quinqua qui ne peut porter que des souliers siglés Ferragamo, parce que, dit-elle, ses pieds sont très étroits», et qui «a fini par faire le pas de trop», ajoutent Les Echos.

Bref, une femme «incontrôlable» dont La Libre Belgique brosse un portrait au vitriol. Et rappelle les dernières frasques. En Afrique du Sud, en août dernier, «elle avait battu avec un fil électrique des jeunes filles qui se trouvaient dans une chambre d’hôtel louée par les fils Mugabe; alors que ceux-ci et plusieurs de leurs invités s’étaient enfuis devant la furie, Mme Mugabe s’était acharnée «comme une folle» sur un jeune mannequin, Gabriella Engels, qui a porté plainte. Les autorités sud-africaines avaient permis à la colérique première dame zimbabwéenne de fuir le pays, au nom d’une immunité diplomatique que les avocats de la victime contestent en justice.» L’affaire, dont nous avions tiré une revue de presse à l’époque, n’a pas encore été jugée:

La très embarrassante Grace Mugabe, épouse du président zimbabwéen (21.08.2017)

«C’est cette femme-là que les militaires zimbabwéens ont clairement voulu empêcher d’accéder à la présidence lorsque son mari, âgé de 93 ans, mourra. Ambition qui était à portée de sa main baguée de gemmes», conclut La Libre.

https://www.letemps.ch/opinions/2017/11/16/vraifaux-coup-detat-zimbabwe-contre-grace-mugabe


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