CHEIKH BÉTHIO THIOUNE, PARCOURS D’UN GUIDE ICONOCLASTE. Par Lala Ndiaye

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Le « Cheikh » est mort. La nouvelle est tombée comme un coup de massue. Mardi, 7 mai 2019, Cheikh Béthio Thioune, guide des thiantacounes, est décédé en France. Regard dans le rétroviseur pour retrouver la piste d’un guide religieux pas comme les autres.

Fin d’un mythe. D’un iconoclaste. D’un guide hors norme. Cheikh Béthio Thioune, 81 ans, est décédé des suites d’une longue maladie en France.

Le décret divin est tombé seulement 24 heures après la sentence de la Chambre criminelle de Mbour qui le condamnait à 10 ans de travaux forcés. Marié à 7 femmes et père de nombreux enfants, il laisse derrière des milliers de talibés (disciples)…désemparés.

La légende s’écrit le 17 avril 1946. À Tassette, dans un village du département de Thiès, Madior Thioune, de son vrai nom, croise le chemin de Serigne Saliou Mbacké. Il a 8 ans. La rencontre se passe à l’ombre d’un arbre sous un soleil de plomb.

L’histoire de Béthio (la main du roi), qui deviendra plus tard, chambellan du 5e khalife des mourides commence. Né vers 1938 à Médinatoul Salam, Cheikh Béthio Thioune, est Administrateur civil de classe exceptionnel, avec un début de carrière professionnel plutôt classique. Inspecteur d’animation à Tivaouane, il intègre l’Ecole nationale d’Administration et de Magistrature (ENAM, actuel ENA).

Dans les amphis, il côtoie un certain Ousmane Tanor Dieng, ancien ministre et président du Haut conseil des collectivités territoriales (HCCT), dont la fille sera, bien des années plus tard, mariée à son fils. De communiste à Cheikh 1966, premiers déboires.

Cheikh Béthio passe 6 mois à l’ombre pour des affiches communistes. Radié de la fonction publique, il sera amnistié puis réintégré par Senghor. La page est vite tournée. 11 janvier 1983 : il fait ses premiers pas de guide religieux et se détourne peu à peu du temporel. Serigne Saliou Mbacké l’élève au rang de Serigne au daara de Ndiapndal.

Quatre ans plus, le khalife le consacre « Cheikh ».

Après 38 ans de carrière administrative, il est admis à faire valoir ses droits à la retraite. Son grand œuvre commence. Ses thiants (cérémonies religieuses de gloire) le propulsent au devant de la scène. Béthio Thioune draine les foules.

L’industrie de l’éloge tourne à plein régime pour Béthio Thioune. Le « Cheikh » passe pour un successeur des antiques de Balthazar. Politiques, artistes, sportifs et illustres anonymes lui font la courbette.

Médinatoul Salam, grandeur et décadence

Le 22 avril 2012, le mythe s’écroule. Deux de ses disciples, Bara Sow, 37 ans, et Ababacar Diagne, 40 ans, sont retrouvés enterrés dans son jardin. Le guide tombe pour complicité d’homicide, recel et inhumation de cadavres sans autorisation, détention d’armes sans autorisation et association de malfaiteurs. Les charges sont lourdes. Il sera arrêté et emprisonné quelques jours plus tard. Dix-neuf de ses disciples sont également sous les verrous.

Un an plus tard, en février 2013, il bénéficie d’une liberté provisoire. Mais, l’affaire a finit par faire craqueler le vernis de pudeur auquel les sénégalais entouraient les marabouts. Pendant 6 ans, l’affaire est mise au placard. 23 avril 2019, la Chambre criminelle de Mbour rouvre l’affaire.

Les 19 prévenus passent à la barre. Cheikh Béthio est absent pour des raisons de santé. Il est hospitalisé à Bordeaux. Il sera jugé et condamné par contumace. Le 6 mai 2019, il est condamné à 10 ans de travaux forcés, pour non dénonciation de crime. Et est contraint à payer solidairement avec ses co accusés 200 millions FCFA de dommages à la famille des deux victimes.

L’affaire fait grand bruit et barre les Une des manchettes des journaux. À peine a-t-on finit de spéculer sur le sort du « Cheikh », sa mort est annoncée, le lendemain, 7 mai 2019 et il sera donc inhumé sur ses terres de Médinatoul Salam, témoins de tant d’évènements d’une vie mouvementée et rythmée.

L’histoire s’arrête. Brusquement !

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