Exclusif : Jamal Khashoggi, la fiancée du journaliste assassiné parle à Match

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A l’été 2018, selfie pour Jamal Khashoggi et Hatice Cengiz au cours
d’une promenade dans la forêt de Belgrade, aux environs d’Istanbul. DR

C’est pour épouser cette jeune Turque que le journaliste saoudien Jamal
Khashoggi est entré dans le bâtiment d’où il n’est jamais ressorti.
Nous l’avons rencontrée à Istanbul. Extraits de l’interview à paraître
dans Paris Match.

Hatice Cengiz est une femme sous surveillance. Elle ne sort pas de chez elle sans son garde du corps et évite les lieux trop fréquentés d’Istanbul. Pour l’interview, elle a accepté un petit salon de l’hôtel Four Seasons, « parce que le service de sécurité y est réputé », nous a expliqué son agent. A 36 ans, la compagne du journaliste assassiné par les Saoudiens se sent traquée. De son malheur, la Turquie a fait une arme politique redoutable contre son grand rival saoudien dans le leadership du monde sunnite. Lorsqu’il l’a rencontrée après le meurtre, Erdogan lui a dit : « Mais pourquoi Khashoggi ne m’a-t-il pas appelé pour l’autorisation de mariage?» Khashoggi était un journaliste réputé qui avait interviewé les puissants. Aujourd’hui, son corps n’a pas été retrouvé et Hatice Cengiz ne peut même pas faire son deuil. Elle semble timide ; mais, comme portée par l’importance de son récit, sa voix fluette s’affirme au fil des mots. Elle n’a oublié aucun détail de ce 2 octobre 2018, jour où elle a accompagné Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul.

Paris Match. Quand Jamal vous a-t-il dit qu’il devait se rendre au consulat d’Arabie ?
Hatice Cengiz.
Il m’avait chargée de m’en occuper. J’ai fait des recherches sur
Internet. Ce n’était pas possible. “Suis-je obligé d’aller au consulat
? m’a-t-il demandé. Le mariage est-il possible sans ce document ?” Il
connaissait la réponse. Il est quand même allé sur le site. Il a
trouvé le certificat attestant de son divorce, l’a scanné. Il
imaginait que cela suffirait. “Désolé, ce n’est pas possible sans le
document officiel”, lui a-t-on répondu. Je l’ai alors encouragé à
prendre conseil auprès de ses amis saoudiens à Washington. Certains
étaient mariés à des étrangères. J’ignore s’il l’a fait. Tout ce
que je sais, c’est qu’il est revenu à Istanbul sans le document.

A ce stade, il se savait menacé ?
Non,
il ne s’en doutait pas un seul instant. Ce qu’il craignait, en
revanche, c’est que, s’il allait au consulat, on lui confisque son
passeport. Pour un journaliste, c’est précieux. Ils auraient aussi pu
tenter de le renvoyer en Arabie, c’était improbable car il aurait fallu
alors l’accord des autorités turques. […] On a trouvé l’adresse du
consulat saoudien et on a pris un taxi. Là-bas, on ne m’a pas
autorisée à rentrer. Mais lui a été accueilli chaleureusement par
les personnes présentes, qui le connaissaient. Elles étaient heureuses
de le voir. Il est revenu au bout d’une heure en disant qu’il faudrait
qu’il repasse dans quelques jours. Il avait prévenu qu’il devait aller
à Londres, mais qu’il reviendrait le 2 octobre. Sur le coup, il était
soulagé.

[…]

Quels furent ses derniers mots ?
“Attends-moi
là. Ça ne sera pas long.” Une heure plus tard, j’ai commencé à
m’inquiéter. Mais je me suis dit qu’il discutait peut-être avec eux,
qu’il les remerciait… Il avait l’air si heureux!

Hatice Cengiz et Régis Le Sommier à Istanbul.
Hatice Cengiz et Régis Le Sommier à Istanbul. © DR

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