macron est le meilleur président de droite qu’on ait connu depuis un certain temps

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EXCLUSIF. Emmanuelle Mignon, l’ex-conseillère de Nicolas Sarkozy,
revient sur la débâcle de LR et la captation de l’électorat de droite
par LREM.

Propos recueillis par Florent Barraco

C’est une femme de l’ombre à la parole rare. Une parole désormais libre. Emmanuelle Mignon a été conseillère de Nicolas Sarkozy de 2002 à 2009 avant de revenir aux côtés du président-candidat en 2012. Si elle travaille aujourd’hui au sein d’un cabinet d’avocats d’affaires, l’ex-directrice de cabinet du président Sarkozy garde un œil avisé sur la politique. Et la débâcle des Républicains aux européennes (8,48 % pour la liste menée par François-Xavier Bellamy, classée quatrième) a soulevé chez elle une inquiétude : la droite républicaine peut-elle mourir  ? Au-delà des batailles de chef, celle qui a bâti en grande partie le programme du candidat Sarkozy souhaite que Les Républicains revoient l’intégralité de leur logiciel et exclut toute alliance avec le Rassemblement national, comme le suggèrent certains à droite. Dans le long entretien qu’elle nous a accordé, Emmanuelle Mignon revient également sur les deux premières années du mandat d’Emmanuel Macron et les ressemblances entre lui et Nicolas Sarkozy dans l’exercice du pouvoir.

Le Point :
8,48 % aux dernières européennes, un chef qui démissionne, une famille
divisée… La droite traverse la plus grave crise de son histoire
contemporaine. Comment en est-on arrivé là ?

Emmanuelle Mignon :
C’est un phénomène qui vient d’assez loin et c’est très injuste, même
si c’est la cruauté de la vie politique, de faire porter la
responsabilité de cette situation à François-Xavier Bellamy et plus
encore à Laurent Wauquiez. Les électeurs de la droite républicaine ont
d’abord sanctionné ce qui s’est passé en 2017, avec un candidat qui,
derrière son apparence de probité et d’intégrité, avait, semble-t-il,
même s’il est présumé innocent, des choses à cacher. Ajoutez à cela une
incapacité confondante à substituer un plan B – qui aurait pu
fonctionner – à cause de la guerre des chefs ! N’ayant pu sanctionner
cette mascarade en 2017, faute de solution alternative, les électeurs de
droite se sont rattrapés en 2019. Et puis cela vient de plus loin
encore. Je le dis avec beaucoup de franchise : cela vient du quinquennat
de Nicolas Sarkozy, qui avait beaucoup promis en 2007, sans doute trop,
et sur ce point, j’ai ma part de responsabilité, mais qui n’a pas été à
la hauteur des promesses faites, tant sur le plan économique que sur le
régalien.

Comment expliquer que La République en marche ait capté une partie de l’électorat de droite ?

Il
faut dire les choses comme elles sont : Emmanuel Macron est le meilleur
président de droite qu’on ait eu depuis un certain temps. Il faut
toutefois faire attention : l’élection européenne n’est pas l’élection
présidentielle. Les projections sur 2022 sont hâtives. Si Emmanuel
Macron fait des réformes qui vont dans le sens souhaité par l’électorat
de droite, on reste loin de ce qu’un électeur de droite considère comme
nécessaire pour redresser vraiment le pays. Je crois aussi que les
Français sont pragmatiques. Quoi qu’ils fassent, le quinquennat
d’Emmanuel Macron ira à son terme : autant lui donner la possibilité de
poursuivre son mandat dans de bonnes conditions. C’est en 2022 qu’ils
feront les comptes !

Quand on vous écoute, vous dédouanez presque complètement Laurent Wauquiez…

Oui. Sa démission laisse les vraies questions béantes. Et je constate que, depuis qu’il est parti, la situation s’aggrave !

Bellamy, LR ©  JACQUES DEMARTHON / AFP
La liste portée par François-Xavier Bellamy a réuni 8,48 % des suffrages aux élections européennes. © JACQUES DEMARTHON / AFP

Que doivent faire Les Républicains ?

Arrêter
de dire « c’est le problème Bellamy ou le problème Wauquiez » ; ce sont
des maux qui viennent de plus loin. Tenir compte des erreurs du passé
et repenser ce qu’ils sont en prenant en considération les mouvements
très profonds qui traversent la société française – et en réalité toutes
les sociétés occidentales : l’écologie, le brassage sociologique et
culturel né des migrations, les transformations de la démocratie, la
mondialisation, l’intelligence artificielle et la robotisation.

Laurent Wauquiez, dans son interview au Figaro, regrette de ne pas avoir assez parlé d’écologie. Est-ce un axe de relance de la droite ?

La
préoccupation écologique est partagée par tous et c’est une bonne
chose. La droite a sûrement des choses à dire sur la manière dont on
réduit notre impact environnemental sans perdre notre qualité de vie et
sur la façon dont on partage l’effort.

Lire aussi Pourquoi la démission de Wauquiez est une mauvaise nouvelle pour Macron

Faut-il lever le tabou d’une alliance avec le Rassemblement national comme le suggérait déjà en 1997 Jean d’Ormesson dans le Figaro, comme l’ont repéré nos confrères du Monde ?

Ce
serait une impasse complète. D’abord, pour des raisons de culture. Les
partis politiques ne peuvent pas ignorer leur histoire. Comment la
droite républicaine pourrait-elle s’allier avec l’extrême droite ? C’est
inimaginable pour les gaullistes et pour les centristes. On voit bien
que ceux qui ont tenté l’expérience lors des régionales de 1998 ne s’en
sont jamais remis. De plus, si on regarde concrètement les propositions
des uns et des autres, par exemple aux européennes, on ne voit pas
comment il pourrait y avoir un accord. Le RN veut la modification des
institutions européennes et la suppression de la Commission. LR ne peut
pas être d’accord avec cette proposition. Le RN proposait la suppression
de la directive sur les travailleurs détachés. Cela ne peut pas être
dans les propositions de la droite républicaine. Je pourrais multiplier
les exemples. Idem pour les questions économiques. Je ne vois pas
comment une alliance pourrait être possible, car ce qui éloigne LR du RN
est plus important que ce qui les rapproche. Enfin, en termes de pure
cuisine politique, ça me paraît clair : une partie des Républicains
quitterait LR et le Rassemblement national mangerait ce qui reste. Si,
effectivement, l’objectif est de plier boutique et se faire racheter par
le plus offrant, qu’ils y aillent. Mais pour moi, c’est impossible.

Si
on regarde dans l’Histoire, la droite républicaine tenait un discours
proche de celui du RN : sur l’Europe par exemple à la fin des
années 1970 avec l’appel de Cochin ou en 1990 sur l’immigration…

L’électorat
de droite évolue avec son temps. Heureusement ! Il n’a plus rien de
commun avec l’appel de Cochin. Et les positions sur l’immigration
évoluent aussi à la faveur d’une plus grande mixité. Ce n’est pas parce
qu’on trouve des thématiques et des approches communes entre le
Rassemblement national aujourd’hui et ce qu’a été une partie de la
droite, le RPR essentiellement, à la fin des années 1970 ou même à la
fin des années 1980, que l’on doit souhaiter un rapprochement avec le
Rassemblement national. De toute façon, cela ferait partir
définitivement une partie de l’électorat des Républicains.

Ils sont déjà partis…

Je
ne pense pas. Ils ont envoyé un signal dans ces élections. Encore une
fois, ce sont des élections européennes. Et si Emmanuel Macron a
récupéré l’électorat de droite, c’est qu’il existe encore un électorat
de droite !

Nicolas Sarkozy, en 2007, avait droitisé son discours pour siphonner les voix du FN et cela avait fonctionné.

Il
a veillé à ne pas apparaître comme trop libéral. Cela avait provoqué
des tensions dans l’équipe de campagne et explique en partie les
ambiguïtés de son quinquennat sur le plan économique. Et il a
effectivement ramené à lui l’électorat frontiste par des propositions
fortes sur le régalien. Mais la caractéristique de son discours en 2007,
c’est le caractère extrêmement ouvert de ses propositions, couvrant
tout le spectre de l’électorat de droite, et dont certaines, franchement
et sincèrement, à gauche. C’est à partir de 2010 que la ligne s’est
resserrée. Je note, parce que cela me paraît important et à mettre à son
crédit, qu’aussi bien en 2007 qu’en 2012, il y a eu un vrai choix
alternatif pour les Français puisqu’on a eu au deuxième tour le choix
entre un candidat de gauche de gouvernement et un candidat de droite de
gouvernement. La droite peut retrouver un logiciel gagnant comme en
2007, mais il ne peut pas être le même. Cela suppose un travail tout à
fait considérable sur elle-même.

En 2017, le choix entre
Emmanuel Macron et Marine Le Pen était également un vrai choix entre,
comme l’a dit le président de la République, les progressistes et les
populistes. N’est-ce pas là le vrai clivage ?

Si c’est
le vrai clivage, alors c’est le vrai vertige parce qu’à force de dire
aux Français, c’est moi ou le RN, on finira par avoir le RN. Pour moi,
l’enjeu le plus délicat est de savoir comment on arrive à continuer à
faire nation dans une France effectivement divisée entre, d’un côté, les
gagnants de la mondialisation, de l’autre, les perdants ou ceux qui ont
le sentiment de perdre. Si le jeu politique se réduit à un choix entre
Emmanuel Macron, qui porterait les espoirs des gagnants de la
mondialisation, et des partis politiques dispersés qui ne parleraient
qu’aux perdants, on se prépare des lendemains difficiles parce que la
question, pour que le pays regarde l’avenir positivement, c’est de
pouvoir réunir dans une même espérance les privilégiés et les moins
privilégiés, comme avaient su le faire de Gaulle ou Mitterrand. La
démocratie doit avoir deux poumons, tournés vers le progrès, mais qui
parlent au peuple, ayant en commun l’essentiel des valeurs
républicaines, tout en permettant l’alternance. Et en cas de crise,
comme la vague d’attentats de 2015 et 2016, ceux qui gouvernent peuvent
s’appuyer sur ceux qui ne gouvernent pas pour faire nation ensemble.
C’est important aussi.

Il faut clairement abandonner les sujets de mœurs. Les Français sont devenus libéraux : les gens vivent comme ils veulent

Sébastien Lapaque expliquait que la droite s’était coupée du peuple, car ses leaders avaient choisi de défendre des « causes perdues » (IVG et lutte contre le mariage homosexuel) et s’étaient positionnés sur des débats moraux. Comment peut-elle retrouver les classes populaires ?

Il
faut clairement abandonner les sujets de mœurs. Je l’avais dit à
Nicolas Sarkozy quand il avait repris la tête de l’UMP en 2014. Les
Français sont devenus libéraux : les gens vivent comme ils veulent.
D’ailleurs, si la droite avait été plus intelligente et avait tenu ses
promesses, elle aurait fait l’union civile et il n’y aurait peut-être
pas eu les débats sur le mariage pour tous. Il faut à mon avis d’urgence
abandonner ces thématiques-là.

Marion Maréchal sera toujours Marion Maréchal-Le Pen

On
a beaucoup évoqué le programme et la ligne politique, mais, à droite
plus qu’ailleurs, le problème n’est-il pas dans l’incarnation, dans le
leadership qui impose sa ligne ?

On a le pire du passé,
la guerre des chefs, et le pire du présent, la confusion des esprits.
Heureusement qu’on a encore les grognards pour rappeler que la vie
politique, c’est la fidélité dans l’adversité, l’intérêt collectif avant
les intérêts individuels, et le sens des responsabilités. Je trouve
affligeant l’hallali sur Laurent Wauquiez qui a eu le courage de se
présenter à la présidence des Républicains dans un moment où la
situation était quand même extrêmement difficile.

Certains ont vu une transmission entre Marion Maréchal qui faisait son retour à 18 heures et Laurent Wauquiez qui faisait ses au revoir à 20 heures…

Ce n’est pas l’avenir que je souhaite pour ma famille politique. Marion Maréchal sera toujours Marion Maréchal-Le Pen.

Lire aussi Le plan secret de Marion Maréchal pour réunir la droite

Qu’est-ce que la droite aujourd’hui ?

La
liberté, et la responsabilité qui en est la contrepartie. Le travail,
facteur d’épanouissement individuel. On a des devoirs envers son pays
avant d’avoir des droits. Une certaine vision de l’immigration et de
l’intégration : les nouveaux venus doivent adhérer – sans perdre leur
identité – aux fondamentaux de la culture française. La droite refuse le
communautarisme. Le refus de l’égalitarisme. La méritocratie à
condition que tout le monde puisse faire valoir son talent et son
mérite. Sur ce point, c’est bien que la gauche nous ait ouvert les yeux.
Ces valeurs sont éternelles, mais il faut les confronter aux enjeux du
monde d’aujourd’hui.

Quel regard portez-vous sur les deux années de quinquennat d’Emmanuel Macron ?

Emmanuelle Mignon lors d’un meeting de Nicolas Sarkozy en 2012. © ERIC FEFERBERG / AFP

Il
a, de manière tout à fait spectaculaire malgré son jeune âge, revêtu
les habits du président de la République. Il exerce la fonction avec
toute la dignité requise, notamment à l’international. Il y a une
centralisation du pouvoir à l’Élysée qui est extrêmement forte, mais
c’est dans l’ADN de la Ve République. Ça ne me dérange donc pas outre
mesure. Pour lui, en revanche, c’est assez dangereux et on a bien vu
que, dans la crise des Gilets jaunes, il était quand même très seul.
Nicolas Sarkozy était aussi très directif dans son comportement de
président de la République, mais il avait autour de lui une équipe
gouvernementale et parlementaire solide. On a beaucoup critiqué les
petits déjeuners hebdomadaires de la majorité à l’Élysée, mais cela
avait de la tenue. Emmanuel Macron a autour de lui des ministres
techniciens, très compétents, mais sans assise politique, des
politiques, mais qui ne sont pas des poids lourds, et enfin, des élus de
droite dont on peut se demander jusqu’à quand ils seront macronistes
puisqu’ils ont déjà quitté une fois leur camp… Cet aréopage est assez
fragile.

Durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, vous
étiez l’une des dernières à parler franchement au président de la
République. Doit-on bousculer un chef de l’État que l’on conseille ?

C’est
le problème du pouvoir en général, qu’il soit politique ou
entrepreneurial. Je dis toujours aux étudiants, qui se préparent à
devenir chefs eux aussi, que la responsabilité du chef est de veiller en
permanence à ce que la parole soit libre autour de lui et à ce que son
équipe ne se transforme pas en cour. Si on ne parle pas franchement au
président, c’est d’abord la faute du président. C’est un exercice
difficile, car avoir une cour est agréable et il faut avoir le courage
d’accepter d’entendre ce que l’on ne veut pas entendre. Je cite souvent
Confucius : « Le plus important dans ce que vous devez savoir, c’est
précisément ce que vous n’avez pas envie de savoir. » Le général de
Gaulle avait une bonne technique : il renouvelait son cabinet tous les
trois ans. La parole était plus libre puisqu’il n’y avait pas l’enjeu de
durer. La vérité m’oblige à dire que si les conseillers sont souvent
timorés, c’est aussi parce que la politique n’est pas une vérité
scientifique. Vous ne dîtes rien parce que vous avez peur de vous
tromper. Les meilleures décisions prises par Nicolas Sarkozy, c’est
quand il avait le temps de les prendre : il nous réunissait, on
discutait d’une décision, chacun donnait son avis. Le président
réfléchissait ensuite quelques jours, puis nous réunissait une nouvelle
fois pour nous faire connaître sa décision et surtout nous convaincre de
son bien-fondé. Un nouveau tour de table était alors organisé qui
conduisait généralement à la validation de la décision, mais avec les
nuances ou les compléments qui la rendaient vraiment bonne et acceptable
par tous. Le problème est qu’à l’Élysée, on n’a généralement pas le
temps. Voilà mon modeste conseil à Emmanuel Macron : permettre cette
libre discussion.

On a beaucoup comparé Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron dans leur façon de gérer la présidence. Êtes-vous d’accord ?

(Sourires)
Il y a beaucoup de points communs, c’est évident. L’Élysée fait perdre
en sincérité, mais gagner en épaisseur. On va voir si c’est pareil avec
Emmanuel Macron.

Nicolas Sarkozy aurait dit « Emmanuel Macron, c’est moi en mieux »…

C’est en tout cas ce que semble penser l’électorat de droite !

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